Ma belle, ma garce
C'est une ombre dans la nuit, silhouette aux contours flous qu'enveloppe un manteau léger. Sa démarche rythme d'un staccato le bitume allègre. Cela fait clac clac sur le trottoir et ça swingue dans mes oreilles.
Une brume qui chuinte son mauvais temps nous sépare encore et les réverbères pâles me font des clins d'œil. Je la suis.
C'est notre jeu, ce soir. La filature de l'inconnu patibulaire, la jeune effarouchée qui se retourne parfois pour vérifier la constance de la poursuite, mon attachement à ses pas, les quelques mètres de répit entre nous. Et ça trépigne d'impatience, là, en moi.
Nous avons initié ce scénario par peur de la monotonie des jours, de la torpeur des draps qui raccourcit les câlins avant l'endormissement brutal. Enfin... c'est Cosmo qui lui a tenu cette prose. Ma belle a opiné, émoustillée. Le même regard qu'avant, les mêmes envies folles. Nous avons baisé sur le fauteuil où où elle lisait son magazine. Et là devant moi, elle marche et je calque mes pas sur les siens.
Il est tard déjà, tout prendra fin bientôt, quand je l'aurai rattrapée, plaquée contre un mur sale de graffitis obscènes, quand j'aurai pincé son menton, écrasé de ma main sa bouche qui feindra le cri tardif tandis que mon autre main l'épluchera de son chemisier, des coques bombées de son wonderbra, les ficelles de son string noué sous sa jupe. Je la baiserai vite, elle mordra mes doigts et je lustrerai ses chaussures de mon sperme épais. Cosmo serait fier de nous.
Seulement, ce soir là, rien ne s'est passé comme ça. Le scénario rodé s'est fait la malle quand elle est entrée à son tour en filature.
Je ne m'en suis pas rendu compte de suite, mordillé par mon fantasme. J'ai retardé le moment de l'exécution pour mieux me griser, le saliver, en bander. Ma belle à ma merci, je soupèse le temps. Un clocher sonne au loin, le tintement des cloches en écho à ses pas, à mon pouls dans ses tempes, aux coups de ma verge dans son con. Cela sonne à la volée jusqu'au moment où je l'ai vu, l'autre. Un gars fin, chapeau rond vissé, des jambes allongées que l'ombre couchée du trottoir égrainait jusqu'au plus sombre. Ce n'est pas pour notre jeu qu'elle a accéléré. C'est pour ne pas perdre de vue ce type là devant. Son clac clac des talons, sa chatte qui dégouline, pour ne me rendre que spectateur. Ma douce indocile...
Je l'ai souvent vue l'œil brillant, sachant ce qui se tramait dans nos pantalons à plis sagement assis. Lors des concerts surtout où serrés en rang d'oignon, tandis qu'elle gonfle ses poumons, nous gonflons nos queues. Elle joue du trombone et ce n'est pas commun. Ses congénères musiciennes soulèvent leurs doigts frêles de flûtes traversières. La flûte ! C'est ce que tous lui conseillaient. Une instrument pour jeune fille babillarde et légère, des filles qui s'amourachent, romantisent et touchent du bout des doigts leur pièce-montée. Mon indocile a choisi un instrument de petit gars pour emmerder son monde.
« J'en ai allumé, si tu savais », m'a-t-elle confié un jour. Elle souffle dans son embouchure comme elle fait une turlute, elle glisse la coulisse comme elle astique un manche. Et nos serpents se dandinent sous leur braguette. En concert, serrés en rang d'oignon, nos queues s'agitent à la voir s'activer sur cet engin que l'on voudrait être le nôtre.
Elle le sait, elle le sent. Je vois ses joues rosir de l'effort, tenir en haleine la bande de mâles à ses pieds. Et je les vois tous monter sur scène, faire la queue, les uns s'embrochant dans les autres, ça s'empile pêle-mêle et se chevauche dans une cacophonie dont ne me tirent que les applaudissements du public. Ses concerts sont des partouzes d'où je sors épuisé de chaleur et de sueurs froides. Sous les lueurs du néon de la salle de concert, sur le parking déserté où les clopes mal éteintes semblent lancer des signaux de fumées aux voyeurs environnants, je la trousse sur le capot. Elle est penchée, cul tendu. Je joue de mon archet alors que gît son trombone dans son cercueil noir.
Elle en allume ainsi au concert, c'est flagrant, dans l'autobus où ses mains s'égarent sur une barre si dure, à la cantine où je la vois fixer le regard de ses proies, la cuillère à la bouche. Elle en allume et les réverbères ce soir ne sont-ils encore mes alliés puisqu'ils tracent son chemin vers cet homme qu'elle suit à travers la ville assoupie ? Les sanglots du soir assourdis par les fenêtres rejoignent dans un indistinct sifflement les orgasmes humains, les ronflements d'ivrognes et les paroles insipides d'une télé réalité. C'est la banalité humaine et je suis un couillon qui suit sa femme qui en suit un autre.
Je n'ai plus qu'à marcher derrière eux, à les observer. Je les suis tous deux en marquant des pauses là où il faut, là quand il faut. Mais elle a pressé le pas, indiscrète aux talons qui heurtent le sol et le martèlent. L'inconnu devant elle s'est déjà retourné. Il constate son approche, ralentit pour se laisser rejoindre. Deux pas encore et c'est la rencontre.
Elle tire une cigarette, adresse quelques mots, sa main tremble légèrement ou ce n'est que la distance qui me trompe. Empressé, il sort un briquet, rapproche la flamme de son visage, l'effleure, caresse sur la joue, doigts sur ses cheveux. Elle tire une bouffée, remercie sans doute. L'homme ne la quitte pas des yeux, ne reprend pas sa marche. Il s'attarde, elle aussi. Elle fume en le regardant. C'est une pipe qu'elle prépare, je la connais trop bien pour ne pas le savoir.
Une voiture crisse, les feux clignotent. L'attente fond sur ma peau en sueur. Et le type me regarde. Je ne suis ni près ni loin mais je suis avec eux, je contemple la suite de mon histoire.
Elle lui raconte quelque chose. Il lui sourit. Elle jette sa cigarette et se jette sur ses lèvres pour sceller le contrat. Et puis tout s'enchaîne, la ceinture de son pantalon, vite glisse la fermeture, il s'appuie contre le mur, elle se baisse, elle le gobe.
Je suis au spectacle, ils me savent présent. Elle s'applique, ralenti de cinéma, menus coups de langue, salive qui coule, elle aspire. Je ne vois pas mais je devine, elle aime jouer, elle va prendre son temps, ma petite garce à genoux sur le trottoir.
L'instant s'étire dans un trou noir, deux ombres chinoises, une tête que l'homme presse et tire, emmêlant ses doigts dans la chevelure lourde. Ce sont des rouages, des gestes répétés. Je tourne de mes doigts le mécanisme de mes automates. Une cloche de verre semble se poser sur la scène et m'enveloppe avec elle.
« Tu rêves ? », me demande-t-elle soudain. Elle se tient auprès de moi, sur la pointe des pieds presque, comme sur des chaussures trop hautes, trop grandes, celles qu'elle aurait piqué à sa mère, étant enfant. Elle tient sa pose d'ingénue, bouche en cœur, le rouge à lèvres égaré sur une queue. Ses grands yeux battent des cils et il me prend une sérieuse envie de la gifler. « Tu veux peut-être que je te suce aussi ? » minaude-t-elle.
La garce, il ne manquerait plus qu'elle ne le fasse pas.
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Sonate au clair de lune
Elle accepta de faire quelques pas avec moi. Légère, elle me devançait et je regardais sa robe soulevée par la danse de ses pas, ses pieds enserrés par les brides de ses sandales. Sa chevelure retombait en rythme sur sa nuque blanche et le ciel assombri parfumait son sillage. L'air était doux. Une belle soirée d'été.
Je prenais mon temps. Pourquoi heurter l'harmonie de l'instant ? Pourtant ma main tremblait à l'idée de mon forfait : soulever cette robe tout à fait, caresser ses cuisses, dégager ses fesses de la fine culotte qu'elle portait sans doute, admirer ses rondeurs de chair, glisser ma main en sa longueur comme pour marquer une page d'un épais livre neuf. L'air était doux mais je frissonnais.
Elle se retourna soudain, pas de côté, pas de danse, envolée de la robe qui couvrait ses genoux. Un sourire dans la voix, elle moqua ma lenteur. Elle était vive et fraiche comme son rire. Echo à mes oreilles, un jour l'avait laissé éclater à m'entendre menacer, ou était-ce promettre, une fessée pour taire son insolence Elle avait ri alors et rosi aussi, le regard vacillant, la respiration courte. Troublée sans doute comme je l'étais alors. Troublé encore à présent devant sa main qui se tendait pour me remorquer à son corps.
Je lui pris la taille. Nous cheminâmes ainsi, quelques pas de plus, quelques pas encore, jusqu'à ce banc que je m'étais fixé. Nous asseoir. Me poser, tangué comme je l'étais au milieu de cette houle qui balotte l'air enfleuri d'odeurs qui s'alourdissaient sur mon crâne déjà lourd de penser. Respirer. Caresser du bout des doigts ses cheveux pâles, reflets de lune que ma main éclipsait. Parler enfin. Dire cette phrase qui mûrissait ma langue. Et vite, la courber, l'allonger. Palper les chairs. Découvrir ses chairs. Frapper. Hésiter un instant, suspendue, lourde main, ma sinistre. Encore.
Elle poussa un cri, cambrée un peu, sursaut de celle qui perd pied dans la vase. Mais le soir approuvait, l'air se gonflait de cette communion, cri d'enfantement. La mélodie naissait sur sa lune trop ronde.
L'ombre passait sur son corps, ombre de lune, ombre de ma main. La scène se jouait. Au loin les bruissemets des feuilles, au près sa gémonie. Il faisait doux, sonate au clair de lune, c'était une belle nuit d'été.
Dans le train de Nice
Trente-cinq minutes d'attente. Mon premier jour de vacances commençait bien, vraiment ! Qu'allais-je faire ? Commencer un livre emporté pour occuper mon voyage en train ? Acheter un magazine, me battre contre les définitions de mots-croisés ? Hésitante, j'oscillais entre le kiosque, les strapontins placés le long d'un mur, la station debout face à l'horloge aux lourdes aiguillles... et me décidai pour le photomaton. Un dossier réclamait une photo d'identité, je n'en avais pas sous la main : autant occuper mon temps utilement.
Le photomaton était occupé. Cinq minutes à patienter, cinq minutes gagnées sur le temps qu'il me retait à attendre. Un homme tira le rideau et sortit. Il était grand. Il me faudra remonter le tabouret, pensais-je machinalement tout en le détaillant. Chemise au col ouvert, jeans et baskets : son allure décontractée lui allait bien. Il se planta devant le photomaton, mains dans les poches, tandis que j'entrai. Quelques minute encore, avant de prendre le train...
L'attente est pernicieuse, elle force la mâchoire à bâiller, elle pique les paupières et peu s'en faut qu'on ne s'endorme. Nice et son soleil m'attendaient en fin de parcours mais c'était une campagne uniforme qui défilait sous mes yeux fatigués. Le roulement du train me berçait, je m'enfonçai un peu plus dans mon siège, allongeai les jambes.
L'homme du photomation avait pris place dans le compartiment. Ou peut-être n'était-ce pas lui ? Je n'avais pas la vue claire. C'est un léger bruit qui me réveilla. Il venait de s'adresser à moi, me demandait quelque chose que je n'avais pas saisi. J'esquissai une moitié de sourire et refermai les yeux. Il devait comprendre que je n'étais pas en état de répondre. Entre mes cils, je le vis placer une valise au-dessus des sièges qui me faisaient face. Ou plutôt, je regardai face à moi ses fesses moulées dans son jeans. Image qui me procurerait de jolis rêves sans doute.
Un doigt frôlait l'échancrure de mon chemisier, s'attardant autour d'un bouton, revenait sur ma peau en dessinant un triangle. Un souffle, des lèvres sur ma nuque. L'homme en jeans ? Je n'avais pas la force d'ouvrir les yeux pour le vérifier. Les sensations semblaient ne me parvenir qu'à travers le prisme du sommeil.
J'ouvris complètement les yeux, reposée, pleine d'entrain, au moment de l'arrivée en gare. Dans le compartiment se trouvait effectivement l'homme en jeans. Je n'avais pas rêvé. Ou pas tout. Au souvenir de ce que j'avais imaginé, je fus subitement prise de confusion. J'offrais un joli spectacle vraiment, mi-allongée dans le siège, jupe remontée sur les cuisses. Est-ce que je m'étais masturbée dans mon sommeil ? A cette idée je sentis mes oreilles rougir. Que s'était-il passé au cours de ce voyage ? M'étais-je offerte en spectacle ? Avait-il participé ? Je devais heureusement sortir de suite. J'aurais été trop honteuse de poursuivre ce voyage en sa compagnie.
La descente sur le quai me permit de reprendre mes esprits. L'air me vivifia. Après tout, peu importait, les vacances commençaient...
Sur le chemin de l'école
Chaque matin, chaque après-midi, c'est la même course contre la montre. Être à l'heure à l'école, arriver au moment de l'ouverture du portail, pousser les enfants à avancer alors qu'ils traînent les pieds, crier de ne pas traverser seuls quand subitement ils se mettent à courir, me laissant plusieurs pas en arrière, attendre qu'ils remettent leur chaussure quand un hypothétique caillou s'y glisse. Avec deux enfants en école maternelle, la tâche n'est pas de tout repos même si le chemin à effectuer n'est pas très long.
Ce n'est que lorsque chacun a pris place dans sa classe que je souffle, que la cadence peut ralentir, que je me plais à flâner. J'échange quelques bonjours avec un tel, un "ça va ?", une bise claquante. C'est le petit monde affairé des nourrices aux larges poussettes, des mères portant un bébé dans leur écharpe, des pères téléphonant à peine sortis de l'enceinte de l'école, de ceux et celles qui doivent vite se rendre à leur bureau, des vélos que l'on enfourche, des voitures que l'on récupère. Ce moment est mon moment de liberté, privilège de mère au foyer. Ou du père parfois.
Car il y en a un que je croise ainsi. Sa fille, une petite aux cheveux tressés, se trouve dans la classe d'un de mes enfants. Ils semblent nouveaux dans le quartier car je ne me souviens pas de les avoir remarqués l'année précédente. Parce que nos enfants sont dans la même classe, nous avons progressivement mis en place un "bonjour" réciproque le matin. Le mien avec un sourire, le sien avec un regard que je qualifierais de narquois, un regard où semblait pointer une gentille moquerie, une pointe, un trait d'humour non formulé. La première fois, je me suis demandée ce que j'avais fait : était-ce ma tenue ? ma figure ? mes cheveux pas très bien coiffés ? Et puis j'en ai pris mon parti, il a ce regard quand il m'adresse la parole. Et à moi seulement. Car j'ai mené en quelque sorte mon enquête pour savoir si ce regard est constant, adressé à toutes et à tous. Ce n'est pas le cas. Le regard narquois n'est jamais que pour moi.
Seulement, je l'avoue, ce regard ne me laisse pas insensible. Si bien que je suis déçue quand je ne croise pas cet homme. Si bien que je ralentis parfois légèrement pour me mettre à la portée de son bonjour. Ce regard étrange me transperce. Il n'y a pas d'autres mots. J'ai cherché, essayé d'analyser. Il me transperce. Je me sens subitement vulnérable, touchée, et cela fait un méli-mélo tel dans mes pensées que je ne sais pas ou plus le pourquoi, le comment ni surtout ce qu'il provoque exactement en moi.
Je n'ai pas tardé à le savoir. Un jour, sur le chemin du retour, nous avons fait quelques pas ensemble. Et même davantage qu'il n'aurait dû, m'accompagnant au-delà du croisement où il bifurque habituellement. La conversation a débuté platement sur la réunion d'information organisée par l'école et puis subitement j'ai croisé son oeil narquois. "Vous me plaisez", m'a-t-il dit. Vu le méli-mélo dans lequel j'étais, je n'ai rien trouvé de mieux à répondre que "vous aussi". Je me suis mordue les lèvres, sachant qu'une réponse correcte aurait été très différente de celle donnée. Mais quand on a un méli-mélo dans sa tête, que dire d'autre ? Les réponses correctes existent-elles ? J'aurais dû fuir, peut-être ? Seulement ça fait des noeuds dans mon ventre, je palpite, je pense à ses mains sur mon corps et cela n'a pas arrangé pas la situation. Au lieu de le sentir presser ma poitrine comme je me suis plu à l'imaginer, il a souligné d'un doigt l'ovale de mon visage. J'ai frémi. Il a souri en enroulant mes cheveux autour de son doigt : "je le sais depuis longtemps". Et puis, baissant la tête, shootant dans un caillou, il m'a dit : "restons-en à ce constat, cela vaudra probablement mieux pour tous".
Les réponses correctes existent bel et bien, même quand un regard trahit les dires. Nous nous sommes séparés sur cet effleurement, en revenant de l'école... Le méli-mélo existe toujours en moi, j'ai simplement appris à l'apaiser et à le laisser murmurer.
Madame Barbillot
Jamais je ne l'avais vue quitter cette physionomie rigide, ce regard clair et sévère qui nous transperçait quand elle s'enquerrait de nos connaissances, nous dévisageant l'un après l'autre pour abattre sa question et surprendre l'ignare, le timide, l'hésitant. Je me figurais qu'elle prenait plaisir à nous tourmenter de ses questions tranchantes. Personne dans ces moments d'interrogation ne bronchait, du moins parmi les étudiants présents puisque beaucoup avaient fui ses cours à grandes enjambées, préférant les discussions du café d'à-côté, enfumées et cerclées de mégots. Nous étions donc peu nombreux à écouter et à participer à ce cours de civilisation médiévale, pourtant d'un grand intérêt. Madame Barbillot maîtrisait sa discipline, personne ne pouvait mettre en doute ses capacités. Par contre sa pédagogie de l'humiliation devant les autres étudiants avait de quoi nous révolter et la desservait grandement. Moins prompte à blâmer, elle aurait fait salle comble. Moi-même, j'étais irresistiblement attirée par son savoir, je buvais ses paroles comme j'aurais bu un grand vin, sentant, humant, savourant... mais plongeant mon regard dans le vide pour ne pas croiser le sien.
Madame Barbillot avait une voix aussi claire que son regard, des mains blanches pourvues de longs doigts qu'elle tapaient sur son bureau d'impatience et une chevelure nouée en chignon. Je souris à cette évocation. C'était le type même, le stéréotype devrais-je dire, du professeur : fines lunettes de métal, chemisier blanc au large col, tailleur pantalon aux plis soignés. Je ne l'avais jamais vue habillée différemment, été comme hiver.
Je pensais passer inaperçue et souhais l'être autant que possible dans ce cours, mais le sort m'attribua un exposé : un sujet de rêve sur la femme à travers les Lais de Marie de France. C'est avec ardeur que je me mis à la tâche aussitôt. Le frisson de l'étude à mener se mêlait au frisson de la mise en danger... J'allais me trouver seule face au jugement de l'ensemble des étudiants du TD, mais surtout face à l'intransigeance de Madame Barbillot. Son regard me fixerait et je ne pourrais plus m'y soustraire.
Le jour de l'exposé arriva. Mon ventre était noué. A tort
car tout se passa bien. Le sujet me plaisait, je l'avais travaillé ; ma
voix convainquait, mes gestes prenaient de l'assurance. Je me plus à
délier le fil de ma pensée. Elle me regardait fixement, comme je l'avais
imaginé, mais ce regard ne me pesait pas. J'expliquais, je faisais mon
travail, le reste m'importait peu. A la fin de l'heure, j'étais
satisfaite de moi. Prompte à ranger mes affaires, je sortais quand elle
m'interpella.
- Mademoiselle
Fermond ? Pourriez-vous rester quelques minutes, j'ai à vous parler.
Mes traits se figèrent en un sourire forcé
tout en acquiescant. Je revins quelque peu sur mes pas et attendis que
Madame Barbillot finît de ranger quelques feuilles éparses. Elle leva
alors la tête vers moi et me dit de m'asseoir. La salle était déserte.
Je pensais devoir justifier mes sources, revenir sur quelques points
afin de les expliciter mieux. Je tremblais intérieurement des pièges
auxquels elle me destinait. Mais il n'en fut rien, à mon grand
étonnement.
Délaissant son regard inquisiteur, elle prit la parole pour me féliciter de mon travail, poursuivis mes interprétations, souligna quelques points qui lui avaient semblé pertinents, m'orienta vers quelques lectures annexes si le sujet m'avait intéressé. "Car il vous a intéressé", me dit-elle. J'opinai. L'entrain de ses paroles rosissait ses joues. Je la trouvai soudain transformée, le visage empreint d'une grande expressivité. Sa posture toute entière perdait en rigidité, elle croisa les jambes et ses doigts déboutonnèrent machinalement le col trop serré de son chemisier. Ce n'était plus la terrible Madame Barbillot que j'avais face à moi, mais une jeune femme aux traits fins, passionnée par le sujet qu'elle abordait au point d'en oublier sa rigueur, fine, élégante et séduisante. L'idée me frappa au coeur au point d'en accélérer les battements. Séduisante, oui, elle l'était, sans conteste. Et sans nul doute, j'étais séduite. La pensée m'effraya. Séduite ? Un coup d'oeil furtif sur sa bouche augmenta encore le trouble qui me gagnait progressivement. Ces lèvres appelaient la pulpe de mes doigts. Tétanisée, j'étais hantée de deux sensations contradictoires, la peur de bouger et l'envie d'avancer ma main vers sa bouche. Mes tempes tambourinaient et le trouble que je ressentais me semblait monter en surface et empourprer mon visage. Quelle fille stupide, je-suis-un-e-fille-stu-pide articulais-je mentalement, calme-toi, respire, cesse de penser à sa bouche, concentre-toi. Je baissai la tête, il me fallait cesser de la regarder pour que s'estompent cette rougeur, ces battements désordonnés, ce léger tremblement de ma main que je ne contrôlais plus. C'était à la fois pénible et délicieux. Je voulais fuir alors même que je me sentais aimantée.
Heureusement pour moi qui n'aurais su prononcer une parole réellement intelligible, l'entretien prit fin. Madame Barbillot me tendit la main, je dus la serrer dans un geste cordial alors que mon cerveau échaffaudait l'image de caresses délicates et de mes lèvres collées à sa paume. Enfin je sortis. Enfin...
Le semestre s'achevait. Deux cours encore me tinrent coite au fond de la salle, tête enfouie dans des livres, n'osant admirer celle qui me troublait. Ce fut tout. Un changement d'option me permit une plus grande tranquilité d'esprit puisque je ne savais alors que faire de ce trouble irraisonné...
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Tendres matins
Tant que le matin permettait aux aiguilles de se courser, mes épaules recherchaient la fraîcheur en se découvrant des draps alors que tout mon corps aspirait à la chaleur d'un cocon. C'est ainsi que le rituel du réveil nous enveloppait de son intime volonté de nous placer en quinconce. Ses bras m'enserraient, mes jambes se tapissaient sous les siennes. De côté, plaquée contre lui, j'étais sa prisonnière et son salut. Son sexe cherchait le mitan de mes fesses, langue de renard à l'affût de sa proie. Je sentais et comprenais son empressement douillet d'oisillon. Ses approches se millimétraient, mes hanches dansaient en de plus amples échos. Je le sentais, tiraillé entre le désir de remplir le calice jusqu'à la lie, jusqu'à à plus soif, de se coller aux parois pour en tâter la tendresse et d'en jouir, et celui de garder maîtrise de son impatience que la mienne ne faisait qu'accroître.
C'étaient de tendres matins.
Le balai
Je lavais la vaisselle. Il me regardait faire, derrière moi.
A mon
retour, j'avais trouvé un post-it : déshabille-toi et enfile le tablier
de cuisine. J'avais obtempéré, présageant une soirée originale.
Pour
l'instant, je me sentais un peu idiote dans mon tablier, avec la
ceinture qui pendait entre mes fesses dénudées.
- C'est complètement
idiot, finis-je par dire.
- Que tu crois. Mais attends de voir la
suite, murmura-t-il tout près de mon oreille.
Une main s'était posée
sur mes fesses et l'autre caressait ma cuisse droite.
Il faisait
moite dans la pièce. Mes horribles gants de vaisselle collaient mes
doigts.
C'est alors que je reçus une claque sur les fesses. Il
s'était muni d'une spatule en bois encore humide et m'en assénait de
petites tapes.
- Je vais t'apprendre à accepter mon jeu, dit-il. Écarte les jambes. Penche-toi un peu en avant, mains sur l'évier.
Regarde-toi, c'est totalement indécent : on voit tes lèvres qui pendent.
Il
passa la spatule le long de ma raie et rejoignit les lèvres ainsi
accusées, les écarta du plat de la spatule et joua avec ma vulve.
Mes
tétons pointaient, la moiteur me gagnait intérieurement. Je rougis
d'être si facilement excitable.
Il le perçut et reprit son murmure :
-
Tu vois que cela te plaît...
Il retira la spatule et enfonça deux
doigts. Je me cambrai.
- Mais tu es une salope ! Je suis sûre que si
je te dis de te mettre à genoux et de me sucer, tu le fais.
J'opinai
et n'attendis pas sa demande. Mais il m'arrêta.
- Stop, me dit-il.
Retourne à tes taches ménagères. Prends-ça et balaie.
Je saisis le
balai et me mit à l'œuvre.
Il me suivait du regard, m'effleurait
parfois de la main. Ses brèves caresses me hérissaient.
Il se colla
soudain à mon dos, passa ses mains sous le tablier et pinça mes tétons
encore durs.
- Tu vas te mettre à quatre pattes. J'ai trouvé une
autre utilisation pour le balai.
Je me plaçai comme il me l'avait
demandé, fesses ouvertes. Il présenta le balai à l'entrée de mon sexe,
introduisit lentement le bout du manche, le remua, le fit sortir puis
enchaîna avec des mouvements d'insertion et de retraits rapides.
-
Dis que tu aimes te faire ramoner avec un balai.
- J'aime me faire
ramoner avec un balai, répétai-je.
- Qu'au lieu de faire du ménage,
tu préfères qu'on te fiche le balai dans le cul.
Je sursautai,
refusant cette idée. Mais l'excitation était à son comble et cette
phrase y avait contribué. Je ne pus m'empêcher de crier au moment de
jouir. Et je sentis son sperme s'écouler sur mes fesses. Il s'était
masturbé tout en faisant aller et venir le manche en moi.
Je me
relevai en souriant :
- Je n'ai plus qu'à mettre le tablier dans la
machine. Tu as vu dans quel état tu l'as mis ?
Le tramway
Il était proche de moi, mais lointain aussi. Tant de corps nous séparaient. Le tramway était bondé, je levais le menton pour dégager mon visage et mieux respirer. Sensation d'étouffement, perles de sueur. Qu'il faisait chaud !
Un homme ruminait son chewing-gum face à moi. Je distinguais une femme enceinte et quelques personnes âgées pour lesquelles un peu de savoir-vivre avait libéré quelques places assises. Nous autres, accrochés à des barres ou à des poignées, debouts, pressés les uns contre les autres, nous nous mouvions au rythme saccadé de la conduite.
Centre-ville, piétons qui traversent de manière inconsidérée, véhicules qui doublent en empiétant sur les lignes de tram, frein, accélération subite, mes pieds quittaient terre. J'en vins à regretter de ne pas porter de solides baskets qui s'ancreraient au sol plutôt que des sandalettes peu adaptées à un rodéo de tout instant.
Je fis l'effort de regarder derrière moi, je le vis moins loin que je ne le pensais. Mieux, je le vis tenter de se rapprocher. Bientôt il m'aura rejointe. Dans cette attente, je somnole, bringuebalée, abandonnée au rythme anarchique que me communiquaient mes jambes.
C'est alors que je
sentis son souffle. Sa manœuvre de rapprochement avait donc réussi. Il
se pressait contre mon bassin.
- Enfin là, lui dis-je.
Il ne
répondit pas mais s'appuya un peu plus, posa une main nonchalante sur
mon ventre, m'enserra ainsi. Je n'ouvris pas les yeux. C'était si bon
d'avoir une telle colonne pour m'appuyer, d'autant que je le sentais
réceptif à cette proximité. D'une contrainte, créer un moment de
plaisir, c'était grisant.
Imprévue, sa main
glissa plus bas encore tandis que je sentais sa verge durcir contre mes
fesses. Ma jupe était courte, la main toucha une cuisse, s'y attarda en
une lente caresse. Millimètre par millimètre, il me gagnait. J'en
demandai plus.
- Continue, murmuré-je.
En écho, sa verge frappa la
raie de mes fesses, descendit à la recherche d'un point d'ancrage. Tout
bougeait, nous bougions ensemble.
Sa main mit un profit un freinage abrupte pour atteindre mon slip. L'index et le pouce passèrent sous l'échancrure, se saisirent de quelques poils, les entortillèrent, tirant légèrement dessus. A quoi jouait-il ?
Le manège s'arrêta subitement lorsque ce même index changea de technique et se mit à progresser. Mes lèvres le salivèrent alors qu'il s'enfonçait dans mon con. Son pouce décapsulait mon clitoris, le branlait de haut en bas, de gauche à droite avant de tourner autour, de le frôler, de l'électriser.
J'étais tournée contre une barre médiane. Notre manège était-il repérable par autrui ? Une vague de chaleur secoua mon ventre, je plantai mes dents dans ma main droite tandis qu'un spasme me secoua.
La main s'était arrêtée, le contact de son corps était moins pressant, il s'éloigna. Je respirais fort. Il faisait si chaud. J'ouvris les yeux. Prochain arrêt annoncé, je vais descendre.
Il atteignit la
terre ferme juste après moi.
- Quel enfer, dit-il. J'ai tenté
d'avancer pour être près de toi mais n'ai pas réussi à bouger de ma
place. On ne m'y reprendra plus à prendre le tram à cette heure-ci en
pleine canicule !
Subitement, le rouge monta sur mes joues.
- Je
vois que tu as eu chaud, toi aussi.
En effet, et davantage qu'il ne
le croit.
La lettre
C'était une femme fière. Je regarde son portrait : yeux vifs, menton droit.
Ma grand-mère vient de mourir, elle venait de dépasser les quatre-vingt dix ans. De sa vie, j'ignore tout ou presque. Elle n'en disait que ce qu'elle voulait, c'est à dire peu. Sa vie a été surtout faite de labeurs, ayant épousé, assez âgée déjà, un paysan, ses champs, ses vaches, sa ferme. Ma grand-mère avait pourtant toujours gardé un peu de place pour les lectures. C'est en feuilletant ses livres que j'étais venue trier dans sa maison avant que tout ne parte à des associations diverses que j'ai trouvé une lettre, gardée précieusement malgré le temps, qui a bouleversé tout ce que je savais ou croyais savoir d'elle.
Mon aimé,
Demain, vous épouserez Jeannette, la douce et mièvre Jeannette, avec son petit air pincé, ses manières de jeune fille bien élevée, ses aumônes hebdomadaires dans le tronc de l'église, ses pas menus et ses sourires tristes. Jeannette aux cheveux lisses, Jeannette la sotte, Jeannette que j'exècre autant que je vous hais.
Car oui, je vous hais, mon aimé, d'être resté sans voix, d'être resté pantelant, d'avoir opiné du chef quand vos parents vous ont servi sur un plateau ce mariage et sa dot. Je vous hais pour votre accord sans faille, pour votre résignation stupide à mener la vie que vous dédaigniez hier encore. Parce que vous allez vous divertir, bien entendu, avec votre Jeannette. Des mioches, du pain blanc, une veste bien repassée, des pièces d'argent dans un bas, des déjeuners dominicaux avec Monsieur le curé, qui aura béni votre union, heureux de votre rentrée dans le rang, oublieux de vos frasques passées. Vous serez un homme respectable. Je vous méprise et vous crache à la figure.
Je sais ce qui vous attend, j'en souris, je vois sur votre visage votre amertume future, prisonnier de cette vie étriquée. Je vois aussi ma vengeance, votre membre s'ériger, droit, dur, rougi, au souvenir de nos étreintes. Vous regretterez mes venues, essoufflée, chiffonnée, lorsque je frappais à votre porte, l'œil aux aguets.
Vous ouvriez, je me pressais contre vous, bouche ouverte, buste tendu. Vos mains se posaient sur mes fesses. Je pense aux fesses de la Jeannette, maigres, tout en os, contre lesquelles vous allez vous meurtrir, et je souris encore. Vous penserez à mes fesses accueillantes, rebondies, faites de chair, douces à pétrir, promptes à frapper, appelant vos baisers, vos sucions, vos morsures, ouvertes à votre vit si vif à me prendre.
Vous penserez à mes arrivées discrètes, sur la pointe des pieds, au moment où, la porte enfin refermée sur nous, je saisissais votre braguette, la descendais bien vite pour prendre à pleines mains votre sexe gourmand.
C'est moi qui en étais gourmande lorsque je vous suçais, vous aspirais, vous léchais, jusqu'à vous entendre râler de satisfaction, jusqu'au moment où vous me souleviez, jambes écartées et que vous vous enfonciez, jusqu'à ce ramonage qui nous faisait suer, crier, jusqu'à l'extinction de nos forces.
Oui, je vous souhaite beaucoup de plaisir avec la fade Jeannette, vos coïts hebdomadaires dans l'obscurité, dans le lit conjugal où trôneront la chaufferette, la bouillotte et l'édredon, après avoir retroussé la longue chemise de nuit de madame qui aura gardé son ridicule petit bonnet de nuit en dentelle blanche.
Je vous méprise, mon aimé, et vous dis adieu.
Au bas de la lettre, une signature : Clarence. C'était le prénom de ma grand-mère.
La chapelle
Il voulait me faire découvrir une chapelle perchée dans les hauteurs. C'était l'occasion d'une promenade comme je les aimais tant, main dans la main, sourire aux lèvres. Air vivifiant et beauté du paysage.
Nous sommes partis en début d'après-midi, ce dimanche où le ciel n'en finissait pas d'être bleu et où la chaleur faisait perler la sueur sur nos peaux. Il conduisait vite, trop à mon goût. Mon pied gauche appuyait sur un frein imaginaire. Il me sentit crispée, me dit de me détendre. Sa main se posa sur mon genou et le pressa, comme pour appuyer ses paroles. Il roula moins vite, je me détendis. Sa main rassurante se posa à nouveau sur moi et remonta ma cuisse en une lente et langoureuse caresse. Qu'il faisait bon de s'abandonner ainsi... Encore quelques kilomètre à rêvasser en écoutant d'une oreille un cd de jazz New Orleans, encore quelques vagues images projetées par le désir que cette caresse avait fait naître, et nous voici arrivés.
Le site méritait effectivement notre venue. Des pierres dorées par la lumière rendaient par contraste la lourde porte de bois austère et imposante. Presque intimidante. Mais, comme à chaque peur, à chaque doute, à chaque hésitation, sa main se posa sur moi. Courage et force m'habitaient aussitôt, comme s'il me transmettait son énergie et sa volonté. Il entoura mes épaules, me retourna vers lui et posa délicatement ses lèvres sur les miennes, un bref instant. Si bref que j'en demandais encore. Il savait jouer avec mon attente, se dérobait, n'acceptait qu'un bref contact pour m'échauffer. Ce n'était qu'un jeu, mais comme à chaque fois, je me retrouvai haletante, prête à me jeter sur lui alors qu'il m'enjoignait de me laisser faire. Toujours cette délicatesse dans l'approche. Toujours cette furtivité qui me rendait folle. Un doigt effleurait mes lèvres, un souffle près de mon oreille, un désir murmuré, une caresse soulevant quelque peu mon caraco.
Ce jour-là, ces lents préliminaires prirent néanmoins une tournure autre. Il approchait tout en me faisant reculer, jusqu'à m'acculer contre cette porte effrayante de noirceur. Il m'asséna alors le coup de grâce. « C'est ici que je vais te baiser », me dit-il.
Il accompagna la parole du geste. L'excitation mêlée à la surprise eurent vite raison de moi.
Dans un éclat de rire, il conclut : « Tu vois, elle n'est pas si effrayante, cette porte. »
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