Sexe et littérature aujourd'hui, Olivier Bessard-Banquy
La Musardine a publié à la fin de cet été un essai brillant d'Olivier Bessard-Banquy sur la littérature érotique et pornographique en France de ces dernières années, laudatif lorsqu'il s'agit d'évoquer le pornographe Esparbec, virulent contre certains auteurs comme Virginie Despentes et Michel Houellebecq. L'essai de plus de deux cents pages ne mâche pas ses mots et fait quelques excursions du côté du pamphlet, sans jamais sombrer dans ses écueils, puisque le texte cite, commente, explique, fait référence à d'autres commentateurs, à d'autres analyses.
C'est un panorama vivant de la littérature, avec ses auteurs écrivant explicitement de la littérature érotique, publiée dans des maisons d'édition que sont La Musardine et Blanche, mais aussi des auteurs tentés par le passage pornographique, cédant à la mode, voire se sentant obligé de consacrer quelques lignes un peu hard pour ne pas se voir qualifié de coincé. Parmi eux, Djian avec sa scène de coït banal dans Vers chez les blancs qui fait l'objet d'une critique acerbe. Il s'agit pour des maisons d'édition traditionnelles d'une course à la publication du sexuel. Malheureusement, lorsque le sexe est explicitement décortiqué, que reste-t-il pour émouvoir le lecteur ?
Intervient « le trash comme crescendo » selon la formule utilisée par O. Bessard-Banquy, p. 35 de son ouvrage. C'est la « littérature-viande » (p. 127), celle de l'économie de moyens, de l'économie de la littérature même, pour une société en quête de résultats, de productivité immédiate, le contraire même de l'érotisme.
Heureusement, face à la pauvreté littéraire et à une « littérature de l'indifférence sexuelle » d'une Catherine Millet (p. 135) émergent des œuvres qui laisse part aux mots et à l'imaginaire : Esparbec avec sa verve gouailleuse, un Esparbec qu'O. Bessard-Banquy compare notamment à Proust sur le rapport de l'inceste et de l'écriture (p. 41) ou encore Françoise Rey avec « le lyrisme fluide » de La femme de papier (p. 64).
La littérature féminine fait souvent appel au récit introspectif, à l'auto-fiction. Et toute la littérature érotique semble se ranger sous cet ordre du « strip-tease confessionnel » (p. 176). « Je me montre, on me voit donc je jouis ». Les œuvres ne quittent jamais leur auteur, sont « autocentrées », à l'instar des écrits égocentristes de Gabriel Matzneff, ou d'un plus intéressant Portrait en érection de Guillaume Fabert.
La littérature gay est elle aussi passée en revue : héros triste des Nuits fauves, vie misérable chez Guillaume Dustan, alors même que « le texte veut être une apologie de la liberté, du désir » (p. 112) : la contradiction va jusque dans la forme des écrits, puisque l'œuvre de Dustan est pour O. Bessard-Banquy, une « apologie de la beauté dans une langue moche » (p. 111). En définitive, le roman gay ne s'adresse qu'aux gays, de même qu'il existe des livres spécialisés pour les amateurs de telle ou telle pratique sexuelle, de tel ou tel fétichisme. La littérature érotique pratique le « morcellement des corps » (p. 115).
Doit-on se résigner à ne lire que des productions de second ordre ? Non, conclut O. Bessard-Banquy : « le sexe concerne tout le monde, il n'y a, de fait, aucune raison que l'écriture pornographique soit systématiquement le fruit d'auteurs de second ordre. […] L'écriture poivrée n'est pas condamnée par nature aux trappes de la nullité. » (p. 218). Restent aux auteurs de ne pas tomber dans les travers de l'écrit trash ou du récit fade de la vie sexuelle devenue « un genre littéraire en soi » (p.176).
Sexe et littérature aujourd'hui, Olivier Bessard-Banquy, éd. La Musardine, 15 €
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A lire :
L'interview de l'auteur sur le blog de La Musardine
La critique de Tang Loaëc sur Bibliobs
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Présentation de l'éditeur :
Le livre
Sexe et Littérature aujourd'hui examine au microscope ce que la littérature française a produit de plus cru et osé ces dernières décennies, de l’érotisme au féminin des années 80 au sexe neurasthénique et névrosé d’aujourd’hui en passant par le porno trash des années 90. Les Virginie Despentes, Michel Houllebecq, Catherine Millet (pour ne citer qu’eux) sont-ils vraiment les dignes héritiers de la littérature libertine? Ou Sade est-il en train de se retourner dans sa tombe ? Dans un style incisif et volontiers ironique, l’auteur répond à la question sans complaisance ni langue de bois, bien résolu à faire tomber les masques d’une procession d’auteurs qui donnent aussi peu envie de lire que de faire l’amour. Quant aux éditeurs opportunistes qui les publient, ils en prennent aussi pour leur compte…
Polémiques assurées !
L’auteur
Docteur en Sorbonne, spécialiste des lettres et de l’édition d'aujourd'hui, Olivier Bessard-Banquy est maître de conférences à l’université. Après avoir travaillé des années à Paris en tant qu'éditeur, il a publié entre autres La Vie du livre contemporain, Étude sur l'édition littéraire 1975-2005. Passionné de littérature galante et libertine, il est également collectionneur de curiosa
Morceaux choisis
Vocabulaire digne d’un élève de sixième (redoublant), syntaxe incorrecte comme si la langue aussi devait être violentée dans cette opération de délinquance totale, culte aveugle des anglicismes suggérant peut-être l’extraordinaire avance des Américains dans le domaine du crime et de l’appauvrissement culturel, tous les ingrédients du roman chez Despentes sont en résonance avec l’indigence du récit.
Là où un Proust a besoin de trente pages pour évoquer un regard, l’auteur trash n’use jamais de plus de trois mots. Le roman contemporain pose au lieu de démontrer, dit au lieu d’évoquer, d’illustrer, de faire sentir ou comprendre. Les noms des héroïnes, Suzanne, Eglantine, sont aussi interchangeables que des eaux de toilette Yves Rocher.
La pornographie d’aujourd’hui est l’expression d’un monde décrispé où chacun veut tout tout de suite. Sa pauvreté littéraire, sa nullité narrative sont autant de signes d’une quête stérile de l’efficacité permanente.
Chez Djian, le coït est risible et le style bouffon. L’oeuvre qui se veut audacieuse n’en est que plus conventionnelle. Tout ce qui devrait lui donner de la force ou de la vigueur ne fait que révéler au contraire l’incapacité de l’auteur à éviter les stéréotypes du sexe, les truismes de l’amour.
Alors que le libertin tire son plaisir d’avoir triomphé des barrières de la pudeur et de la réserve féminine, le héros du roman porno d’aujourd’hui jouit de voir sa vie sexuelle au niveau des performances économiques du Bernard Tapie des années 1980.
Il faut dire que tous les éditeurs comme un seul homme ont plongé dans l’écriture graveleuse sans hésiter. Les mêmes qui, quelque temps plus tôt, parlaient avec condescendance d’Eric Losfeld ou de Jean-Jacques Pauvert se sont mis, avec vingt ans de retard, et sans avoir le courage de ces deux téméraires en lutte contre la censure, à chasser sur les terres de la publication gaillarde par opportunisme. Devant le succès du Boucher salué par la critique, les grandes maisons, victimes de la mode, se sont davantage ouvertes aux textes poivrés. Quand l’année suivante Françoise Rey a défrayé la chronique avec sa Femme de papier, les éditeurs se sont sentis encouragés à aller encore plus loin. Mais c’est surtout la flambée de l’écriture grunge et de « la génération X » cinq ans plus tard, avec Virginie Despentes, qui met le feu à l’édition française. Flammarion, Grasset, Denoël, toutes les maisons les plus vieille France de la Troisième République se lancent alors dans la publication trash pour ne surtout pas rater leur entrée dans le nouveau siècle.
Au lieu de saluer la décrispation de la société, l’ouverture des possibles, Houellebecq brode à l’infini sur la misère affective des pauvres types, sur la solitude des losers. Au lieu de donner des couleurs à la puissance du désir masculin, l’auteur de Plateforme ne cesse de décrire des coïts fatigués, des scènes de masturbation dépitée, des amours plates. Loin de réaffirmer l’importance de l’érotologie masculine, Houellebecq l’enterre en quelque sorte. Perpétuellement en échec du fait de leurs désirs épars ou étoilés, les hommes chez lui sont toujours mous, secs ou déshydratés. Comme si les femmes détenaient la clé de tout, comme si elles seules étaient à même d’organiser le grand libre-échange des corps et la célébration des amours par le verbe.
Les romancières et leurs héroïnes sont ainsi prises dans une sorte de grand écart entre dévergondage et grand amour, entre sagesse et volupté. Invariablement compliquées, leurs histoires d’amour finissent mal : le diplomate soviétique abandonne Annie Ernaux quand tombe le mur de Berlin, Catherine Cusset quitte A. pour B. qu’elle a trompés avec C. ou D., l’héroïne de Marie Nimier découvre que sa meilleure amie lui a volé son homme — tous ces romans ressemblent à du Gavalda corrigé par Houellebecq.
Là est la grande faiblesse des livres de Virginie Despentes : contrairement à ceux de Houellebecq, ils ne disent rien de la sexualité contemporaine, ils ne disent rien du monde de l’amour et des relations entre hommes et femmes, ce ne sont que des histoires nourries de haines, de sentiments de frustration et d’envies de révolte, ce sont des livres qui se voudraient cris et qui ne sont que rots.
Dans les oeuvres sombres du « X-trême », l’amour est systématiquement déshumanisé, le sexe automatisé ; chez Catherine Millet, c’est l’amour à la chaîne, chez Nelly Arcan, le client est anonyme et les passes se suivent et se bousculent à un train d’enfer, chez Virginie Despentes, on baise comme on tue à chaque page, chez Catherine Cusset, les amants n’ont plus de nom, plus de visage, chez Houellebecq, il faut payer une prostituée thaïlandaise pour se souvenir de ce qu’est le sentiment. Loin de vouloir lutter contre la tyrannie du tout-économique, les néopornographes saluent l’avènement du libéralisme, Virginie Despentes en tête qui veut être payée par son corps et pour ses phrases, Nelly Arcan qui enchaîne les passes pour faire du shopping, Michel Houellebecq qui fait semblant de dénoncer le système pour mieux en profiter.
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